
Dans les quartiers populaires, les habitants vivent dans une précarité qui ne cesse de s’accentuer. Les ruelles inondées, les maisons fragiles, les coupures d’électricité et le manque d’accès à l’eau potable rythment le quotidien de milliers de familles. La pluie transforme les quartiers en marécages, et les habitants avancent avec leurs sandales à la main pour éviter de les perdre dans la boue. Pendant ce temps, les annonces de nouvelles taxes et de mesures économiques se multiplient, accentuant le sentiment d’un décalage profond entre la réalité du terrain et les décisions prises au sommet de l’État.
Dans de nombreuses zones urbaines, les inondations sont devenues un véritable fardeau. Chaque averse plonge les familles dans l’angoisse : l’eau envahit les chambres, les cuisines, les salons. Les meubles se détériorent, les murs s’effritent, l’humidité s’installe. Les écoles deviennent impraticables, les enfants doivent marcher dans l’eau pour rejoindre leurs salles de classe, quand celles-ci ne sont pas tout simplement fermées. La précarité n’est plus un phénomène isolé ; elle s’étend, touche les mêmes foyers année après année, sans amélioration notable.
Dans ce contexte, l’annonce de nouvelles taxes, de nouvelles réglementations et de mesures fiscales suscite frustration et incompréhension. Le gouvernement parle de modernisation, de relance, de restructuration économique. Sur le papier, ces décisions peuvent sembler pertinentes. Mais sur le terrain, elles ressemblent surtout à une pression supplémentaire pour des populations qui n’arrivent déjà plus à joindre les deux bouts. « Pourquoi créer de nouvelles charges quand les problèmes existants ne sont pas résolus ? », demandent de nombreux citoyens. La question se répète dans les marchés, les taxi-bus, les quartiers, comme un refrain devenu national.
Les prix ne cessent de grimper. Le panier de la ménagère s’alourdit chaque semaine. Les factures d’électricité deviennent difficiles à payer, les denrées de base coûtent plus cher, et les revenus stagnent. Dans ces conditions, chaque nouvelle taxe, même minime, devient une fissure de plus dans une stabilité déjà fragile. Pour les vendeuses de beignets, les commerçants de quartier, les petits restaurateurs, les motos-taxis, les pêcheurs, les nouvelles obligations administratives ou fiscales ressemblent à une montagne insurmontable. Beaucoup se demandent comment continuer leurs activités sans s’endetter ou sans les abandonner.
Dans les villages, la situation est encore plus inquiétante. Les routes impraticables isolent les familles pendant des semaines. Les centres de santé manquent de tout. Les écoles fonctionnent avec un minimum de matériel. On vit de débrouille, de petites récoltes, de pêche artisanale. Là où les infrastructures manquent cruellement, l’annonce de réformes fiscales apparaît presque comme une provocation. Les populations rurales se sentent oubliées lorsqu’elles voient l’État renforcer son contrôle sans améliorer les services essentiels dont elles ont besoin. Elles attendent des routes bitumées, des écoles rénovées, un accès stable à l’eau potable, mais elles voient arriver avant tout de nouvelles obligations financières.
La jeunesse, elle aussi, se retrouve prise dans un étau. Diplômée ou non, elle fait face à un chômage massif. Beaucoup cherchent des opportunités, envoient des CV, ouvrent de petits commerces, lancent des activités informelles. Mais à chaque initiative s’ajoute une barrière administrative : immatriculation, fiscalité, normes, obligations diverses. Au lieu de faciliter l’initiative privée, certains estiment que les nouvelles mesures la compliquent. Les jeunes entrepreneurs parlent d’un environnement où il faut plus d’efforts pour survivre que pour réussir.
Les familles, épuisées par le coût de la vie, s’interrogent. Elles veulent comprendre pourquoi, avant d’annoncer de nouvelles taxes, aucune solution durable n’est apportée aux problèmes structurels qui minent le pays depuis des années. Pourquoi les routes des quartiers populaires ne sont-elles pas drainées ? Pourquoi les écoles n’ont-elles pas de conditions dignes ? Pourquoi les factures d’électricité explosent-elles alors que les coupures sont permanentes ? Pourquoi les hôpitaux manquent-ils de personnel et de matériel alors que le pays multiplie les réformes administratives et fiscales ?
À Libreville, certains habitants confient qu’ils ont davantage l’impression d’être contrôlés que soutenus. Dans les marchés, les petits commerçants se plaignent d’être les premiers à subir les effets des nouvelles mesures alors qu’ils sont les moins capables d’absorber des charges supplémentaires. Des vendeuses expliquent qu’elles doivent payer pour travailler sur des espaces dégradés, inondés, où aucun service réel ne leur est fourni en échange. Elles disent qu’elles aimeraient voir des efforts concrets : des abris pour les protéger de la pluie, des zones assainies, un système de collecte des déchets, des toilettes publiques fonctionnelles. Mais ces améliorations tardent.
Dans les périphéries, la situation n’est pas différente. Les habitants vivent toujours les pieds dans l’eau, mais les obligations administratives et les contrôles fiscaux se renforcent. Le contraste est brutal : d’un côté, une précarité extrême ; de l’autre, un arsenal fiscal de plus en plus strict. Beaucoup se demandent si les décideurs comprennent réellement la vie quotidienne des citoyens. Ils ne contestent pas le besoin d’organiser l’économie, mais ils réclament que les priorités soient alignées sur les besoins urgents : infrastructures, services publics, emploi, salubrité, sécurité alimentaire.
Face à ce décalage, un sentiment collectif s’installe : celui de payer plus pour vivre dans les mêmes conditions, voire pire. Les populations disent vouloir contribuer, mais elles exigent d’abord des résultats tangibles. Elles ne demandent pas le luxe. Elles demandent la dignité. Une route praticable. Une école qui ne prend pas l’eau. Une maison qui ne s’effondre pas pendant la saison des pluies. Une facture raisonnable. Une activité professionnelle qui ne soit pas étouffée par des charges excessives.
Les Gabonais ont toujours fait preuve d’une résilience remarquable. Ils se soutiennent entre voisins, s’entraident dans les moments difficiles, improvisent des solutions pour pallier les manquements. Cette solidarité, profondément ancrée, compense souvent l’absence de structures adéquates. Mais même la résilience a ses limites. Une société ne peut pas avancer durablement si les efforts demandés dépassent les moyens réels des citoyens. Une nation ne peut pas progresser si l’on exige davantage sans réparer ce qui déjà s’effrite.
Dans les rues boueuses comme dans les villages isolés, un sentiment revient avec force : avant d’ajouter, il faut réparer. Avant de taxer, il faut protéger. Avant de demander, il faut donner. Avant de réglementer, il faut comprendre le terrain. Dans un pays où l’on marche encore les pieds dans l’eau, sandales à la main, les réalités du quotidien devraient guider chaque décision nationale.


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