
Le procès de la “Young Team” a ouvert une parenthèse révélatrice dans la vie politique gabonaise. Depuis plusieurs mois, une partie de l’opinion observe avec attention ce face-à-face entre justice, anciens gestionnaires et un système qui, soudain, semble découvrir ses propres dérives. On présente ces jeunes responsables comme les architectes de la débâcle nationale, comme si les détournements, l’enrichissement illicite ou les réseaux d’influence avaient brusquement germé au cours des cinq ou six dernières années. Cette narration, répétée avec conviction, oublie délibérément que les racines du problème sont bien plus anciennes, et que ceux qui pointent du doigt aujourd’hui ont eux-mêmes appartenu à la mécanique qu’ils condamnent.
Les audiences ont mis en lumière une gouvernance pyramidale, où rien ne se faisait sans validation hiérarchique. Les circuits financiers, les dépenses publiques, les engagements de trésorerie, tout passait par des niveaux supérieurs de décision. Réduire les dérives à un cercle restreint de jeunes collaborateurs n’est pas seulement imprécis : c’est nier la réalité administrative du pays. Les procédures ne permettaient à aucun conseiller, directeur ou chargé de mission d’engager des montants significatifs sans l’aval d’autorités plus expérimentées, plus installées et souvent toujours en fonction aujourd’hui.
Cette mise en scène judiciaire donne l’impression d’un système cherchant des coupables commodes, suffisamment exposés pour être punis, mais pas assez puissants pour entraîner les autres dans leur chute. Dans les couloirs, les citoyens interrogent ce paradoxe : comment des pratiques décrites comme systémiques n’auraient-elles impliqué que la dernière génération politique ? Comment expliquer que ceux qui ont dirigé, signé, supervisé et parfois bénéficié des mêmes flux financiers pendant une décennie entière ne soient jamais inquiétés ? L’histoire récente du pays montre pourtant une continuité des pratiques, pas une rupture.
Le procès soulève également la question de l’amnésie organisée. Depuis août 2023, un discours très clair s’est installé : présenter une élite jeune comme le visage unique de la prédation. Or, si l’on applique la même rigueur à l’ensemble des responsables passés et actuels, les salles du palais de justice ne suffiraient pas à contenir tous les concernés. La chaîne de décisions, les arbitrages, les budgets engagés sur plusieurs mandats successifs impliquent un nombre beaucoup plus large d’acteurs, certains encore aux commandes aujourd’hui. Le contraste entre la sévérité affichée et la sélectivité réelle est devenu trop visible pour être ignoré.
Les observateurs expérimentés voient dans ce procès une bataille pour le contrôle du récit national. Il s’agit moins de comprendre comment l’argent public a circulé que de redéfinir subtilement les responsabilités politiques. On parle beaucoup des “jeunes”, mais très peu des structures qui les ont produits, utilisés, protégés puis abandonnés. On pointe les exécutants tardifs, jamais les concepteurs anciens. On stigmatise une génération, mais on épargne les fondations mêmes de la gestion publique, celles qui ont façonné le pays pendant plus de quinze ans.
Dans les quartiers, la perception est claire : si toutes les personnes ayant eu une responsabilité directe dans la gestion des finances publiques entre 2009 et 2023 étaient réellement inquiétées, la quasi-totalité de l’appareil politique actuel serait concernée. Ce constat, largement partagé, alimente un sentiment d’injustice qui dépasse le simple cadre judiciaire. Le procès de la “Young Team” apparaît ainsi comme un révélateur, mais aussi comme un écran. Un espace où l’on montre une partie du problème pour mieux en cacher une autre.



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