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Le passé pesant et les promesses d’aujourd’hui

En tant que journaliste ayant couvert des décennies de développement infrastructural au Gabon, j’ai vu passer beaucoup d’“ambitions nationales”, des plans ambitieux, des promesses de “révolution des infrastructures”, mais aussi des chantiers laissés à l’abandon, des retards chroniques ou des travaux réalisés à moitié.

Pendant longtemps, le réseau routier gabonais a été caractérisé par des pistes impraticables, surtout en saison des pluies, et des liaisons déficientes entre les provinces. Les structures de santé et les écoles des zones rurales souffraient d’un manque dramatique d’entretien : toitures qui fuient, salles de classe délabrées, absence d’équipements modernes.

Ce constat, ancien, a poussé le gouvernement de transition dirigé par le Général Brice Oligui Nguema à placer les infrastructures au cœur de sa stratégie de développement. L’ambition est réelle : moderniser le pays, désenclaver l’intérieur, améliorer la qualité de vie, rassurer la population jeune, et donner corps au message d’un “Gabon rénové”.

Les annonces spectaculaires : beaucoup d’argent… et de promesses

Des financements massifs mais ciblés

Selon la stratégie d’endettement 2025, l’État gabonais prévoit de mobiliser 190,5 milliards de FCFA via des prêts projets.

Parmi ces fonds, 59 % sont affectés aux routes et aux infrastructures BTP (bâtiments publics, ponts, ouvrages d’art).

Cela traduit une volonté claire : la priorité structurelle est donnée au béton, à l’asphalte, à la “construction visible”.

Le plan routier pharaonique

Dans le cadre du Plan national de développement pour la transition (PNDT), le Gabon engage un plan de modernisation routière de 1 333 milliards FCFA entre 2024 et 2026.

L’un des objectifs affichés : élever le taux de routes bitumées à 25 %, et désenclaver des zones rurales longtemps oubliées.

Certains tronçons déjà identifiés incluent des routes stratégiques comme Kougouleu –Medouneu, et plusieurs sections nationales.

Infrastructures urbaines et résilience climatique

La Banque mondiale, de son côté, soutient un projet majeur : 150 millions de dollars pour le “Projet d’aménagement et de développement des infrastructures du Gabon” (PADIG), visant à améliorer les infrastructures urbaines résilientes, les équipements publics et réduire les risques d’inondation dans les villes secondaires.

Ce projet cible des villes comme Oyem, Lambaréné, Koulamoutou, et Franceville, avec des investissements dans les routes, les écoles, les espaces verts et les installations publiques.

Le bon bilan… mais des contradictions marquées

Des “résultats rapides” : entre réalité et communication

Le gouvernement revendique des progrès spectaculaires : selon Focus Groupe Media, près de 1 960 km de routes ont été “réhabilités” en 18 mois. Un autre report indique 1 950 km aménagés en 19 mois sous l’impulsion d’Oligui Nguema.

Ces chiffres peuvent surprendre et marquent une accélération incontestable. Mais un journaliste ayant observé l’évolution des chantiers sait que “réhabilitation” peut englober des travaux superficiels (drainage, signalisation, quelques enrobés) sans garantir une durabilité.

Priorités vs urgences : un équilibre fragile

Le fait que plus de la moitié des prêts soient alloués au routier et au BTP peut paraître logique : des routes sont essentielles pour le commerce, l’accès aux services. Cependant, les allocations plus modestes (6,3 % à la santé, 13,1 % à l’éducation) selon la stratégie d’endettement 2025 montrent que les infrastructures “sociales” restent sous-financées.

Autrement dit : on construit beaucoup, mais est‑ce que la population voit ses écoles et ses hôpitaux s’améliorer proportionnellement ?

Des progrès bien réels… avec des zones d’ombre

Réfection d’écoles et structures de santé

Toujours à travers Focus Groupe Media : 196 salles de classe ont été rénovées et structures sanitaires améliorées en 18 mois.

C’est un début encourageant, mais la question demeure : ces infrastructures sont-elles équitablement réparties ? Sont-elles bien équipées ? Est-ce qu’elles répondent à la montée démographique des villes secondaires ?

Plan urbain, inondations et résilience

Le projet PADIG financé par la Banque mondiale ambitionne de rendre les villes secondaires plus “climat‑résistantes”.

Mais pour certains habitants, la promesse est encore loin : les inondations restent un fléau dans plusieurs quartiers périphériques, et la planification urbaine peine à être à la hauteur des nouveaux besoins.

Les rebondissements : promesses, tensions et défis

Un endettement massif, un pari risqué

Mobiliser 190,5 milliards FCFA en prêts projets, c’est lourd. Le pari est double : utiliser ces fonds pour transformer le pays, mais aussi éviter que cette dette ne devienne un fardeau insupportable. Certains observateurs s’inquiètent du “risque de surendettement”, si les infrastructures bâties ne génèrent pas de valeur économique suffisante.

Des partenariats sous haute tension

Pour financer ces chantiers, le Gabon s’appuie sur des institutions internationales (Banque mondiale, BAD) mais aussi des banques privées (Standard Chartered, Deutsche Bank).

Ces partenariats sont cruciaux, mais leur succès dépend de la gestion rigoureuse des fonds. Dans un contexte politique post-transition, la transparence et la bonne gouvernance sont plus que jamais scrutées.

L’électricité en point de friction

La modernisation des routes et des bâtiments ne suffit pas si l’électricité n’est pas fiable. En effet, des délestages persistants continuent d’affecter le quotidien des Gabonais.

Malgré les efforts accords avec powerships, importation d’énergie le sentiment de frustration persiste chez certains citoyens qui pointent les contradictions entre les chantiers visibles et les coupures d’électricité invisibles mais bien réelles.

Témoignages : entre espoir et scepticisme

Un habitant de Lambaréné, dans une ville ciblée par le projet PADIG, confie :

 « Quand je vois les nouvelles routes, je me dis que quelque chose change. Mais les trois dernières inondations me rappellent que tout n’est pas réglé. »

Une enseignante dans une école rénovée, se réjouit des nouvelles salles de classe, mais ajoute :

 « Nous avons désormais des toits neufs, mais il nous manque parfois des manuels, des bancs, des ordinateurs. »

Un travailleur du BTP engagé sur le tronçon Kougouleu–Medouneu :

 « Le projet est énorme, mais les échéances sont serrées. Il faut que tout soit bien planifié. »

Enjeux pour l’avenir : que faut-il surveiller ?

Suivi et entretien

Construire, c’est bien. Entretenir, c’est tout aussi essentiel. Si les routes ou les bâtiments publics ne sont pas maintenus, les gains se perdent rapidement.

Équité territoriale

Il faut s’assurer que les infrastructures bénéficient vraiment à toutes les provinces, pas seulement aux grandes villes ou aux zones stratégiques.

Gestion de la dette

Le Gabon doit éviter que l’investissement se transforme en piège financier. L’efficacité des projets doit être mesurée rigoureusement.

Gouvernance et transparence

Avec des acteurs internationaux, la bonne gestion des fonds publics est cruciale. La société civile et les médias doivent rester vigilants.

Synergie projets – services publics

Les infrastructures ne doivent pas rester des “coquilles vides” : routes, écoles, hôpitaux doivent être accompagnés d’équipements, de personnel, de services durables.

Après des années d’infrastructures en retard, le Gabon semble vouloir tourner une page. Les chiffres récents sont sans équivoque : des milliards mobilisés, des chantiers ambitieux, des routes qui se rénovent, des écoles et des centres de santé qui renaissent.

Mais l’histoire ne se joue pas qu’au bitume : elle se joue aussi dans la durabilité, la justice territoriale, la gouvernance. Le pari du gouvernement est audacieux, presque audacieux : moderniser vite, massivement. Pour que ce pari ne devienne pas un mirage, il faudra un suivi rigoureux, une maintenance soutenue, un vrai débat citoyen sur les priorités.

Le Gabon est à un tournant : s’il réussit, il pourrait entrer dans une ère nouvelle, où l’infrastructure publique ne sera plus un luxe, mais un socle solide du développement. S’il échoue, il risquera de laisser derrière lui un héritage endetté et des promesses non tenues.

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