Corps abandonnés, État muet et peur généralisée, Libreville le territoire où la mort dérange

Le 25 décembre 2025, pendant que les familles célébraient Noël, le quartier Amissa, dans la commune d’Akanda, se réveillait avec l’horreur. Dans un terrain vague envahi par des herbes hautes, le corps sans vie d’une femme a été découvert, entièrement nu, en état de décomposition avancée. Une scène choquante, brutale, difficilement soutenable, qui contraste violemment avec l’image paisible que tentent de projeter les zones résidentielles d’Akanda.

Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, ce sont des habitants alertés par une odeur nauséabonde persistante qui ont fini par s’approcher du terrain. La découverte du corps a provoqué une onde de choc immédiate. Certains parlent d’un corps « posé », non dissimulé, comme abandonné volontairement. D’autres évoquent un lieu pourtant fréquenté, ce qui rend la situation encore plus incompréhensible. Une question revient avec insistance : comment un corps humain peut-il rester plusieurs jours dans un quartier habité sans que personne ne s’en rende compte ?

La stupeur a rapidement laissé place à la colère. Colère contre l’insécurité grandissante. Colère contre l’absence de surveillance visible. Colère surtout contre le silence pesant des autorités, qui n’ont communiqué que très tardivement, laissant les populations seules face à leurs interrogations. Ce silence, dans un contexte aussi sensible, est perçu comme une forme de mépris, voire d’abandon.

Très vite, un mot commence à circuler. D’abord à voix basse, puis ouvertement : crime rituel. Personne n’accuse formellement. Personne ne prétend détenir la vérité judiciaire. Mais dans l’opinion publique, certains éléments troublent. La nudité de la victime. Le lieu isolé mais accessible. Le contexte de fêtes.

L’absence immédiate d’informations claires. Pour beaucoup, ces éléments rappellent des affaires anciennes, jamais totalement élucidées, qui ont profondément marqué la mémoire collective gabonaise.

Les discussions de rue, les échanges sur les réseaux sociaux et les conversations familiales témoignent d’un même malaise : la peur de l’invisible, la peur de pratiques occultes que l’on croyait marginales mais que certains estiment toujours actives, nourries par la quête effrénée de richesse, de pouvoir ou d’influence. Ce ressenti populaire, qu’on le veuille ou non, existe, l’ignorer, c’est laisser la peur prospérer.

Quelques jours après la découverte d’Amissa, alors que les esprits étaient encore sous le choc, un autre corps est retrouvé dans la zone d’IAI, à Libreville. Là encore, peu d’informations filtrent officiellement. Le corps aurait été découvert dans un espace discret, à proximité d’axes pourtant fréquentés et d’une zone universitaire symbolique. Une nouvelle découverte qui vient renforcer l’idée que ce qui se passe n’est peut-être pas un simple enchaînement de faits divers isolés.

À IAI, la stupeur est totale. Le lieu incarne la jeunesse, la formation, l’avenir. Voir la mort s’y inviter dans des conditions troubles choque profondément. Pour beaucoup d’habitants, cette découverte est la preuve que l’insécurité n’est plus cantonnée aux quartiers périphériques ou défavorisés, mais qu’elle touche désormais des zones centrales, stratégiques, supposées être mieux surveillées.

Dans les quartiers, une même question revient : qui sera le prochain ? Cette interrogation, lourde de sens, traduit une angoisse collective qui dépasse largement les deux affaires. Les parents hésitent désormais à laisser leurs enfants circuler seuls. Les femmes redoutent certains trajets, surtout à la tombée de la nuit. Les travailleurs nocturnes modifient leurs habitudes. La peur s’installe progressivement comme une norme sociale.

Ce qui alimente cette peur, ce n’est pas seulement la violence des faits, mais surtout l’absence de communication claire et régulière. À défaut d’informations officielles précises, les populations se tournent vers les réseaux sociaux, où circulent rumeurs, hypothèses et interprétations parfois excessives, mais révélatrices d’un profond besoin de vérité. Plus le silence dure, plus les soupçons s’enracinent.

Les crimes rituels, qu’ils soient avérés ou simplement suspectés, occupent une place particulière dans la conscience collective gabonaise. Ils sont associés à des périodes de tensions politiques, économiques ou sociales, et à l’idée que certaines vies humaines seraient sacrifiées pour des intérêts obscurs. Ce ne sont pas les citoyens qui ont inventé cette peur, elle s’est construite au fil des années, à partir d’affaires passées, de récits non élucidés et d’un sentiment persistant d’impunité.

À Amissa comme à IAI, ce sentiment d’impunité est au cœur de la colère. Beaucoup dénoncent un État prompt à communiquer sur certains sujets, mais étrangement discret lorsqu’il s’agit de morts suspectes. Cette différence de traitement alimente une défiance grandissante envers les institutions censées protéger les citoyens. Pour une partie de l’opinion, le silence officiel n’est plus une simple prudence judiciaire, mais un aveu d’impuissance.

La répétition de ces découvertes macabres pose une question centrale : le Gabon protège-t-il encore efficacement ses citoyens ? Car derrière chaque corps retrouvé, il y a une famille brisée, des proches sans réponses, et une société un peu plus traumatisée. Lorsque la mort devient banale, lorsque l’horreur s’installe dans le quotidien, c’est tout le tissu social qui se fragilise.

À Akanda, certains habitants parlent désormais d’un quartier devenu dangereux. À Libreville, autour d’IAI, la peur s’invite dans les discussions étudiantes et familiales. Cette psychose collective, qu’elle soit rationnelle ou non, est une réalité sociale à part entière. Elle façonne les comportements, modifie les habitudes et installe une méfiance généralisée.

Ce qui choque le plus, ce n’est pas seulement la violence des actes, mais leur banalisation progressive. Un corps retrouvé aujourd’hui, un autre demain, puis le silence. L’indignation s’érode. L’horreur devient presque ordinaire. Cette banalisation est peut-être la plus grande victoire de l’insécurité, car elle anesthésie la conscience collective.

Les soupçons de crimes rituels, même sans confirmation judiciaire, prospèrent toujours dans les mêmes conditions : pauvreté morale, désespoir social, inégalités criantes, quête rapide de pouvoir et surtout absence de réponses visibles de la justice. Tant que ces conditions persisteront, les populations continueront d’interpréter chaque découverte macabre à travers ce prisme.

Ce ne sont pas seulement des corps qui ont été retrouvés. Ce sont des signaux d’alarme. Des rappels brutaux que la sécurité ne peut pas être un slogan, mais une réalité vécue. Tant que les enquêtes resteront opaques, tant que les populations ne seront pas rassurées par des actions concrètes et visibles, la peur continuera de gouverner les esprits.

Dans une société où le silence remplace la vérité, les rumeurs deviennent des certitudes et les soupçons prennent la place des faits. Et dans ce climat, ce sont toujours les plus vulnérables, enfants, femmes, jeunes qui vivent avec la peur au ventre, pendant que la mort, elle, elle circule librement.

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