Pascal Ogowe Siffon, une incarcération qui interroge l’équité du traitement judiciaire

L’incarcération de Pascal Ogowe Siffon à la prison centrale de Libreville, intervenue après plus de vingt heures d’audition judiciaire, continue de susciter interrogations et débats dans l’opinion publique gabonaise. Ancien ministre du Tourisme, il est poursuivi dans une affaire présumée de détournement de fonds publics portant sur plusieurs milliards de francs CFA. Si la justice suit son cours et que la présomption d’innocence demeure un principe fondamental, le traitement réservé à ce dossier soulève néanmoins des questions sur la cohérence et l’égalité de l’action judiciaire.

Les faits reprochés à Pascal Ogowe Siffon concernent la gestion de fonds alloués à des projets touristiques censés dynamiser un secteur stratégique pour l’économie nationale. Les enquêteurs évoquent des circuits financiers complexes, des décaissements insuffisamment justifiés et des réalisations jugées inexistantes ou inachevées. À l’issue de son audition, le juge d’instruction a décidé de son placement sous mandat de dépôt, une mesure lourde, rarement appliquée à ce stade de la procédure pour des dossiers financiers impliquant d’anciens membres du gouvernement.

Ce choix judiciaire, légal dans son principe, apparaît toutefois d’autant plus marquant que Pascal Ogowe Siffon est, à ce jour, la principale  sinon la seule personnalité de premier plan à avoir été écrouée dans ce dossier précis. Or, au fil des auditions et des révélations médiatiques, d’autres noms ont été évoqués, notamment celui de Liliane Ngari, cadre influente du ministère du Tourisme, entendue par la justice dans le cadre de la même affaire.

Selon des informations concordantes, Liliane Ngari aurait été auditionnée sur son rôle administratif et sur la chaîne de décision ayant entouré l’exécution des projets incriminés. Pourtant, aucune mesure privative de liberté ni mise en cause judiciaire publique équivalente à celle de l’ancien ministre n’a été annoncée à son encontre. Cette différence de traitement alimente des interrogations légitimes sur les critères ayant conduit à l’incarcération de l’un et non des autres acteurs cités.

Dans les affaires de détournement de fonds publics, la responsabilité est rarement individuelle. Les mécanismes de gestion budgétaire impliquent plusieurs niveaux de validation, des services techniques, des ordonnateurs secondaires et des contrôles administratifs. Dès lors, la focalisation judiciaire sur une seule figure politique, sans communication claire sur le sort réservé aux autres personnes impliquées ou auditionnées, donne l’impression d’une procédure déséquilibrée, même si celle-ci peut s’expliquer juridiquement.

Cette perception est renforcée par le contexte politique actuel. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Brice Clotaire Oligui Nguema, les autorités ont affiché une volonté de rupture avec les pratiques du passé, notamment à travers la lutte contre la corruption et la mauvaise gouvernance. Plusieurs audits ont été lancés et des dossiers sensibles transmis à la justice. L’affaire Ogowe Siffon s’inscrit dans cette dynamique affichée de moralisation de la vie publique.

Toutefois, pour qu’une telle politique soit crédible et acceptée par l’opinion, elle doit reposer sur un principe fondamental : l’égalité de tous devant la loi. Lorsque certains dossiers donnent le sentiment que la rigueur judiciaire s’applique principalement à des personnalités isolées, tandis que d’autres, parfois proches des cercles du pouvoir, semblent bénéficier d’un traitement plus discret, la confiance dans l’institution judiciaire s’en trouve fragilisée.

Il ne s’agit pas ici d’affirmer l’existence d’une protection politique formelle, encore moins de préjuger de la culpabilité ou de l’innocence des personnes citées. Mais le silence ou la discrétion entourant le sort judiciaire de certains acteurs, comparé à la sévérité de la mesure prise contre Pascal Ogowe Siffon, pose un problème de lisibilité et de pédagogie judiciaire. Dans un État de droit, la justice ne doit pas seulement être rendue : elle doit aussi être comprise.

La communication institutionnelle autour de cette affaire est, à ce titre, jugée insuffisante par de nombreux observateurs. Aucune explication détaillée n’a été fournie pour justifier les différences de traitement procédural entre les personnes auditionnées. Or, une information claire sur l’état d’avancement des enquêtes, les qualifications retenues et les raisons juridiques des décisions prises permettrait de dissiper les soupçons de sélectivité.

L’écrouement de Pascal Ogowe Siffon, intervenu en période de fêtes, a également marqué les esprits par son caractère symbolique. Pour certains, il s’agit de la démonstration d’une justice désormais ferme, capable de s’attaquer à d’anciens dignitaires. Pour d’autres, cette arrestation spectaculaire ressemble davantage à un signal politique qu’à l’aboutissement équilibré d’un processus judiciaire impliquant l’ensemble des responsabilités.

Dans les milieux juridiques, certains rappellent que le mandat de dépôt est une mesure exceptionnelle, justifiée par des risques précis : fuite, pression sur les témoins ou destruction de preuves. L’absence d’informations publiques sur ces éléments précis dans le cas Ogowe Siffon contribue à alimenter le débat.

 D’autant plus que d’autres personnes auditionnées, pourtant impliquées dans les mêmes circuits administratifs, n’ont pas été soumises à des mesures comparables.

Au-delà du cas individuel de Pascal Ogowe Siffon, cette affaire met en lumière un enjeu plus large : la capacité du système judiciaire gabonais à mener des enquêtes complexes sur la gestion des deniers publics sans donner l’impression de cibler sélectivement certains profils. La lutte contre la corruption, pour être efficace, doit être globale, méthodique et perçue comme impartiale.

Le traitement différencié des acteurs cités dans ce dossier appelle donc à une clarification. Soit les éléments à charge contre Pascal Ogowe Siffon justifient objectivement son incarcération immédiate, auquel cas l’opinion doit en être informée de manière transparente. Soit d’autres responsabilités existent et doivent être explorées avec la même rigueur, sans considération de proximité politique ou institutionnelle.

À ce stade, l’affaire Ogowe Siffon reste ouverte et relèvera in fine de l’appréciation souveraine des juges. Mais elle constitue déjà un test important pour la crédibilité de la justice gabonaise et pour la promesse d’égalité devant la loi souvent réaffirmée par les autorités. Dans un pays où la demande de justice et de transparence est forte, la manière dont ce dossier sera conduit, expliqué et élargi, ou non, pèsera durablement sur la confiance des citoyens dans leurs institutions

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