LA FORÊT GABONAISE : UN TRÉSOR SOUS PRESSION MALGRÉ LES PROMESSES DE CONSERVATION

Un patrimoine naturel d’une richesse incomparable

Avec plus de 220 000 km² de forêts tropicales, soit près de 88 % de sa superficie, le Gabon abrite l’une des biodiversités les mieux préservées d’Afrique centrale.

On y trouve :

  • Plus de 700 espèces d’oiseaux,200 espèces de mammifères, dont les emblématiques éléphants de forêt, gorilles et panthères ;
  • Des arbres vieux de plusieurs siècles et encore largement inexplorés scientifiquement ;
  • Des écosystèmes allant des mangroves côtières aux forêts marécageuses, en passant par les savanes du Nord.

Le pays s’enorgueillit d’être le “poumon” du Bassin du Congo, deuxième plus grand massif forestier du monde après l’Amazonie.

Pour le biologiste gabonais Alain M., rencontré à Libreville :

« La forêt gabonaise est un coffre-fort biologique. Ce qui y vit n’existe nulle part ailleurs. La moindre perte est irrémédiable. »

2002 : la naissance d’un réseau unique de parcs nationaux

L’acte politique fondateur date de 2002. Treize parcs nationaux sont créés d’un seul bloc, couvrant environ 11 % du territoire. Une décision sans précédent en Afrique centrale.

Depuis, ces parcs Loango, Ivindo, Lopé, Moukalaba-Doudou, etc. sont devenus les symboles de la conservation gabonaise.

En 2021, le parc national de l’Ivindo a même été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, confirmant l’importance internationale de ces sites.

Cependant, malgré ce label prestigieux, certains parcs restent difficiles d’accès, sous-financés ou vulnérables au braconnage.

Pressions industrielles : le défi de la gestion forestière

Le Gabon est le premier exportateur africain de bois et l’un des rares pays ayant interdit l’exportation de grumes pour favoriser la transformation locale.

Une exploitation encadrée, mais…

Officiellement, toutes les concessions forestières doivent être aménagées, certifiées ou en voie de l’être. Le gouvernement exige des plans d’exploitation durable et une rotation des coupes sur plusieurs décennies.

Cependant, sur le terrain, plusieurs problèmes persistent :

  • Exploitation illégale dans certaines zones, tracées de routes forestières qui ouvrent la voie au braconnage ;
  • Surveillance insuffisante des vastes concessions ;
  • Conflits avec des communautés locales accusant certaines entreprises de dégrader leurs terres.

Un chef de village dans l’Ogooué-Ivindo explique :

« Les sociétés disent qu’elles coupent durablement, mais nous, nous voyons les camions passer tous les jours. Qui contrôle réellement ce qui se fait au fin fond de la forêt ? »

Braconnage : une menace toujours vive

Le braconnage, particulièrement celui visant les éléphants de forêt pour l’ivoire et les pangolins pour les trafics internationaux, reste une préoccupation majeure.

Les éléphants de forêt : symbole en danger

Estimée à plus de 95 000 individus dans les années 1980, la population gabonaise a drastiquement chuté au cours des décennies suivantes, notamment à cause du braconnage armé.

Malgré le renforcement des éco-gardes et la création de brigades spécialisées, les réseaux de braconniers opèrent encore, souvent très bien organisés.

Un braconnage transfrontalier

Le phénomène dépasse largement le Gabon. Les trafiquants proviennent parfois d’autres pays voisins et utilisent les frontières poreuses pour évacuer les carcasses et les trophées.

Un agent des parcs nationaux explique :

« Nous arrêtons des braconniers, mais beaucoup échappent encore. Tant que le commerce international existera, le risque restera énorme. »

L’accord climatique : une opportunité, mais pas une solution miracle

En 2025, le Gabon signe un accord climatique historique dans le cadre d’un mécanisme international visant à financer durablement la préservation de ses forêts.

Cet accord promet un financement sur plusieurs années, conditionné à des résultats mesurables : réduction de la déforestation, amélioration de la gouvernance, implication des communautés, contrôles renforcés.

Les enjeux clés :

  • Garantir une source stable de financement pour les parcs ;
  • Améliorer la surveillance par drones et satellites ;
  • Soutenir les activités alternatives des populations ;
  • Renforcer la transparence financière.

Mais certains observateurs restent prudents. Les mécanismes de financement sont complexes, les bailleurs exigent des résultats, et les fonds ne seront libérés que si les conditions sont respectées.

Pour la sociologue gabonaise Nadège M., spécialiste des politiques environnementales :

« Cet accord est une chance, mais il ne faut pas s’imaginer qu’il réglera tout. Sans une réforme profonde de la gouvernance, ces financements peuvent facilement se perdre dans le système. »

Communautés locales : les oubliées de la conservation ?

Les populations vivant à proximité ou à l’intérieur des zones forestières ressentent souvent la conservation comme une contrainte plutôt qu’une opportunité.

Restrictions d’accès

Beaucoup se voient interdire la chasse traditionnelle ou l’accès à certaines baies, plantes médicinales ou lieux sacrés.

Avantages encore insuffisants

Malgré les discours officiels, la redistribution des bénéfices tirés de la forêt reste limitée.

Un pêcheur du Moyen-Ogooué raconte :

« On nous dit que la forêt est protégée. Mais nous, qu’est-ce qu’on gagne ? Si on ne peut plus chasser ou cultiver comme avant, comment on vit ? »

Opportunités alternatives

L’écotourisme et l’emploi dans les parcs existent, mais l’offre reste faible comparée au nombre de familles dépendant de la forêt.

Les entreprises forestières : partenaires ou prédateurs ?

Certaines sociétés, notamment celles certifiées FSC ou engagées dans des plans de gestion durable, jouent un rôle positif. Elles investissent dans la cartographie, la transparence, la formation des employés et le dialogue social.

D’autres en revanche, parfois de petite taille ou peu connues, opèrent encore dans des zones sensibles, laissant derrière elles des paysages dégradés.

L’État peine à faire respecter les normes partout, faute de moyens ou de contrôle indépendant.

Nouveaux risques : mines, routes, urbanisation

Si l’exploitation forestière et le braconnage sont connus, de nouvelles pressions émergent.

Projets miniers

Le manganèse, le fer, l’or… Le sous-sol gabonais est riche. Certains permis miniers chevauchent des zones forestières critiques, y compris des aires protégées.

Construction d’infrastructures

Nouvelles routes, élargissements de voies, projets hydroélectriques… Chaque développement ouvre la forêt.

L’impact n’est pas toujours négatif, mais mal planifié, il peut conduire à une fragmentation des habitats, une explosion du braconnage, un afflux de populations en zones sensibles.

Science et surveillance : un espoir technologique

Le Gabon mise sur la technologie :

  • Satellites pour surveiller la déforestation ;
  • Drones de reconnaissance ;
  • Dolliers GPS pour suivre les espèces ;
  • Intelligence artificielle pour analyser les images.

Ces outils, s’ils sont utilisés correctement, peuvent révolutionner la gestion forestière et rétablir la transparence.

Un ingénieur du Centre de Surveillance des Forêts confie :

« Notre défi, ce n’est pas la technologie. C’est de l’utiliser de manière continue, avec les moyens humains pour l’exploiter. »

Quel avenir pour la forêt gabonaise ?

Le Gabon est à un carrefour.

Deux voies s’offrent à lui :

La voie durable, gouvernance forte, redistribution équitable, conservation réelle, développement économique compatible avec la nature.

Ou la voie risquée exploitation excessive, faiblesse du contrôle, conflits avec les communautés, perte progressive du patrimoine forestier.

La forêt gabonaise peut placer le pays au sommet de la diplomatie verte mondiale.

Mais elle peut aussi devenir le théâtre d’un effritement silencieux si la vigilance s’atténue.

La forêt gabonaise est à la fois une fierté nationale et un enjeu global. Les discours sur la conservation existent depuis longtemps, mais les défis restent immenses : pressions industrielles, braconnage, manque d’inclusion des communautés, financement irrégulier.

Avec le nouvel accord climatique et une diplomatie environnementale plus affirmée, le Gabon dispose d’une chance unique de consolider sa place de leader mondial de la protection des forêts tropicales.

Mais cette transition exige une gouvernance plus forte, une transparence plus grande et une vraie prise en compte des populations locales.

Pour préserver la forêt, la volonté politique seule ne suffira pas. Il faudra une alliance durable entre l’État, les communautés, les scientifiques, les entreprises et les acteurs internationaux.

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