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Un vent nouveau sur l’entrepreneuriat gabonais

Depuis quelques années, le Gabon sort progressivement d’une économie dominée par le pétrole pour faire une place grandissante à l’innovation et aux petites entreprises. Ce virage entrepreneurial gagne en ampleur, particulièrement parmi les jeunes. Le coup d’accélérateur le plus récent : selon l’Agence nationale de promotion des investissements privés (ANPI), 4 018 entreprises ont été créées au premier trimestre 2025.

Ces créations ne sont plus cantonnées aux grandes sociétés : 95 % ont été enregistrées via des procédures numériques, via le guichet numérique de l’investissement (GNI), lancé en 2020. Parmi ces entreprises, la majorité sont des très petites entreprises (TPE) : 3 421 sont des entreprises individuelles, contre 597 personnes morales (sociétés ou coopératives). Ce dynamisme témoigne d’un entrepreneuriat de proximité, ancré dans le tissu social, et porté par des jeunes (54 %) et des femmes (30 %).

Les moteurs de la transformation : numérique, incubateurs et formation

SING : l’accélérateur du numérique gabonais

La Société d’Innovation Numérique du Gabon (SING) joue un rôle central dans cette mutation. Fondée en 2018 par Yannick Ebibie, elle porte l’incubateur PIVOT 4.0, qui accompagne des start-up dans des secteurs variés : numérique, énergie, agriculture, santé, éducation.

SING ne supporte pas seulement des projets : elle forme, mentor, connecte. Elle a un objectif ambitieux : créer 20 000 emplois dans les TIC d’ici 2025. Grâce à ses programmes, certains entrepreneurs gabonais innovants ont obtenu une résonance continentale, et SING elle-même a été distinguée par les Global Startup Awards.

 

Les incubateurs locaux : Akewa, Start X 241, Cyberschool

Parmi les figures de proue de cette révolution : Fabrice Ntchango, fondateur d’Akewa Accélérateur, une structure de soutien aux PME innovantes dans les secteurs des TIC, de l’environnement, de l’agroalimentaire et des industries culturelles. Depuis sa création, Akewa a accompagné une centaine de projets via des programmes d’idéation, d’incubation et d’accélération.

Autre acteur : Sylvère Boussamba, à l’origine de Start X 241, un incubateur + accélérateur + fonds d’investissement dédié aux start-up technologiques dans la région d’Afrique centrale. Son ambition : “créer le plus vaste réseau de distribution des produits et services numériques en Afrique centrale.”

Enfin, Cyberschool Entrepreneuriat, fondée par Mve Asseko Simplice, forme les jeunes au codage et leur transmet la fibre entrepreneuriale numérique. Cet incubateur NTIC offre des formations, des ateliers et un accompagnement aux porteurs de projets désireux de bâtir des start-up technologiques.

L’éducation entrepreneuriale : la EBS

Pour structurer cette vague d’innovateurs, des institutions comme EBS Gabon (Entrepreneuriat Business School) fournissent des programmes dédiés : création d’entreprise, gestion de projet, entrepreneuriat digital, agro-entrepreneuriat. Des jeunes entrepreneurs y acquièrent des compétences en planification, business model, stratégie digitale des fondamentaux essentiels pour transformer une idée en entreprise viable.

Figures emblématiques de l’entrepreneuriat gabonais

Certaines réussites illustrent très concrètement cette transformation :

Alvine Yeno, entrepreneuse gabonaise, fondatrice de l’application NTCHINA, une plateforme communautaire d’entraide pour le don de sang. Elle a remporté le premier prix du Start-up Challenge de Moov Africa (Gabon Telecom).

Jessica Medza Allogo, ingénieure chimiste, entrepreneuse dans l’agroalimentaire : elle a lancé la confiserie artisanale “Les Petits pots de l’Ogooué”, produisant des confitures à base de fruits locaux au Gabon.

HEXAHUB, une SARL gabonaise spécialisée dans le développement numérique : applications web et mobiles, audit technique, automatisation des processus métiers.

Ces entrepreneurs incarnent le renouveau : ils transforment des idées en entreprises à impact, conjuguant innovation, responsabilité locale et vision globale.

Politiques publiques et soutien étatique

Fonds jeunes et secteur informel

Le gouvernement multiplie les dispositifs pour encourager l’entrepreneuriat, en particulier chez les jeunes et dans l’informel. Un fonds de 25 milliards de FCFA a été mis à disposition à la BCEG (Banque pour le Commerce et l’Entrepreneuriat du Gabon) : 20 milliards pour des projets entrepreneuriaux, 5 milliards pour les agro-entrepreneurs, avec des taux préférentiels de 3 % à 5 %.

Par ailleurs, l’État prépare une digitalisation massive dès 2026 : 10 000 jeunes équipés, tournée “C’BON Numerik”, et la deuxième phase de l’ANPI Mobile en partenariat avec l’UNCDF pour bancariser 30 000 acteurs du secteur informel.

Valorisation des initiatives : “Oser mon projet”

Un “Grand prix Oser mon projet” récompense les jeunes entrepreneurs : selon les médias, 10 lauréats seront sélectionnés pour bénéficier d’un accompagnement renforcé et d’un financement.

L’événement “La Nuit de l’Entrepreneur”

Organisée par le think tank Café Business, la Nuit de l’Entrepreneur est un moment fort de l’écosystème économique : l’édition 2025, tenue au Stade d’Angondjé à Libreville, avait pour thème “Entrepreneuriat et relance économique : quelles opportunités pour le Gabon post‑transition ?”. C’est une plateforme de visibilité, de networking, de discours public, et de mobilisation des investisseurs.

Enjeux et défis persistants

Malgré les progrès, le chemin n’est pas encore tout tracé. Plusieurs obstacles freinent l’essor de l’entrepreneuriat gabonais :

Accès au financement

Même si de nouveaux fonds sont disponibles, beaucoup d’entrepreneurs restent dépendants de subventions ou de prêts de démarrage. L’investissement privé à grande échelle, en capital-risque, reste encore limité comparé aux marchés plus matures.

Formalisation et informel

Beaucoup d’entrepreneurs actifs se trouvent dans le secteur informel, avec des structures peu ou pas enregistrées, ce qui rend difficile l’accès aux financements, aux marchés formels, aux contrats. L’État doit réussir non seulement à promouvoir la création d’entreprises, mais aussi à faciliter leur formalisation.

Capacités techniques et formation

Tous les porteurs d’idées n’ont pas les compétences nécessaires pour transformer leur vision en business viable : étude de marché, plan financier, marketing, gestion. Bien que des incubateurs et écoles comme EBS ou SING offrent des programmes, la demande reste très forte — et tous ne peuvent pas y accéder.

Concurrence et marchés

Les entrepreneurs gabonais doivent faire face à la concurrence régionale (Afrique centrale), au manque de débouchés locaux, et parfois à un écosystème qui peine à absorber les innovations, faute d’investisseurs locaux ou de structures de croissance (scale-up).

Impacts socio-économiques : ce que change la transformation

Création d’emplois

Avec l’ambition de SING de générer 20 000 emplois dans les TIC, et l’essor des TPE, l’entrepreneuriat devient un levier concret de résorption du chômage, particulièrement chez les jeunes.

Inclusion sociale

Le fait que 30 % des nouvelles entreprises soient portées par des femmes, et que de nombreux jeunes entrent dans l’écosystème entrepreneurial, montre que l’entrepreneuriat devient un vecteur d’émancipation sociale.

Innovation et souveraineté économique

En investissant dans des start-up locales, le Gabon peut renforcer sa souveraineté économique, produire des services adaptés au contexte local (technologie, santé, agriculture) et valoriser les compétences nationales plutôt que d’importer des solutions.

Relance économique post-transition

Dans le contexte politique et économique post-transition, l’entrepreneuriat est perçu comme un pilier de la relance : un moteur alternatif au pétrole, capable de diversifier l’économie gabonaise et de rendre le tissu économique plus résilient.

Perspectives et feuille de route

Pour que cette transformation ne reste pas un simple effet d’annonce, plusieurs leviers sont à renforcer :

  • Renforcement du capital-risque : encourager des fonds d’investissement privés, nationaux ou régionaux, pour accompagner les start-up à fort potentiel.
  • Développement de pôles technologiques : multiplier les incubateurs, espaces de coworking, hubs digitaux dans les provinces, pas seulement à Libreville.
  • Formation continue : étendre les programmes d’éducation entrepreneuriale (EBS, SING, autres) pour des cursus plus accessibles à tous.
  • Formalisation de l’informel : simplifier les démarches administratives, renforcer l’accès au crédit et aux microfinancements, et encourager la bancarisation.
  • Promotion internationale : faciliter l’accès des start-up gabonaises aux marchés africains et mondiaux via des partenariats, des missions économiques, des programmes d’accélération internationaux.
  • Suivi et évaluation : mettre en place des indicateurs de performance des politiques entrepreneuriales, pour mesurer l’impact réel des programmes d’aide.

L’entrepreneuriat au Gabon vit une véritable métamorphose. Ce n’est plus seulement une alternative à l’économie pétrolière : c’est un pilier stratégique pour l’avenir. Entre les jeunes qui osent créer, les incubateurs dynamiques comme SING ou Akewa, les politiques publiques ambitieuses et les femmes qui prennent leur place, un nouvel écosystème prend forme.

Mais la transformation ne sera complète que si les investissements privés augmentent, si la formalisation de l’informel progresse, et si les entrepreneurs disposent des compétences et des ressources pour grandir. Si le Gabon parvient à franchir ces étapes, il pourrait se positionner comme un hub entrepreneurial régional, porteur d’un développement inclusif, durable et innovant.

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